Ils consacrent, malgré un agenda très chargé, une partie de leur temps à enseigner à l’UCL. Pourquoi ? Avec quel regard ? Pierre Defraigne inaugure la série.
Directeur d’Eur-Ifri (Institut français des relations internationales), économiste, Pierre Defraigne a été, entre autres, chef de cabinet du commissaire européen Pascal Lamy et directeur général adjoint à la DG Commerce de la Commission européenne. A côté de son activité principale, il enseigne, à Louvain, la politique économique européenne depuis de nombreuses années et porte un regard plein d’interpellations sur les étudiants et l’université. « Partager mon expérience avec mes étudiants m’enrichit et j’espère qu’il en va de même pour eux » explique-t-il, tout en soulignant que cet exercice lui permet de garder une distance par rapport à la pratique grâce à l’indispensable investissement théorique qu’il impose. L’ancien fonctionnaire européen porte un regard très lucide sur la jeune génération : hétérogène, composée d’individus anxieux de se construire un bagage utile, experts en technologies mais submergés par leur usage, hyperactifs ou très passifs mais qui « gardent une merveilleuse capacité de s’étonner ».
Il est par ailleurs convaincu que la Belgique sous-estime le « tsunami de Bologne» et plaide pour la création de facultés fédérales où les cours seraient donnés en anglais, « ce qui, dans la capitale de l’U-27, ne serait pas une incongruité » conclut-il. (D.H.)
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Cette nouvelle série présente quelques professeurs : les uns exercent une activité principale en dehors de l’UCL mais ont à coeur d’y donner un ou plusieurs cours (Pierre Defraigne, Damien Vandermeersch...) ; les autres sont des sommités internationales que l’UCL a la chance de compter dans ses rangs (Yurii Nesterov, Debarati Guha-Sapir dans la rubrique 'portrait'). |
Pierre Defraigne nous a envoyé, par écrit, des réponses que nous avons choisi de publier dans leur intégralité :
1. Pourquoi, alors que votre agenda est très chargé, donnez-vous cours à l'UCL? Qu'est-ce que cela vous apporte?
Pour trois raisons : tout d’abord j’ai répondu à une demande du Recteur Macq (ndlr : recteur de 1986 à 1995): il me semblait normal de rendre à l’UCL un peu de ce qu’elle m’a donné ; ensuite j’aime mes étudiants et partager mon expérience avec eux m’enrichit et j’espère qu’il en va de même pour eux ; enfin cela m’a obligé à garder une distance par rapport à ma pratique en faisant un lourd investissement théorique qu’on ne consent que si des engagements vous y contraignent.
2. Que vous apporte le contact avec les étudiants? Sont-ils différents aujourd'hui d'hier?
Les étudiants me font prendre conscience des attentes, des espoirs, des enthousiasmes et des appréhensions qui sont propres à chaque nouvelle génération ; par ailleurs ils me rappellent à l’humilité, car un professeur est beaucoup plus exposé à l’interpellation, du moins s’il s’y prête, qu’un haut fonctionnaire européen à l’abri des parois de verre du Berlaymont.
Les étudiants d’aujourd’hui sont à la fois pareils, car le stock génétique ne change pas - la jeunesse en un sens est éternelle - et vraiment très différents. Ils sont de plus en plus divers, socialement, ethniquement, culturellement ; très anxieux de se construire un bagage utile pour la carrière et donc moins disponibles pour la connaissance désintéressée ; passés maîtres dans les technologies, mais submergés par leur usage trop intensif ; tantôt hyperactifs avec le risque de dispersion et tantôt passifs à la limite de la dépression… ou les deux successivement ; leur culture générale est faible et leur fluidité verbale insuffisante, mais ils gardent une merveilleuse capacité de s’étonner et un véritable désir de participer pour autant qu’on le suscite, car d’eux-mêmes ils sont très peu ‘interpellants’ et peu engagés. Le divertissement prend parfois trop de place dans leur vie.
Ce qui reste fascinant, c’est l’éveil graduel d’une classe au cours de l’année académique et l’émergence de quelques étudiants qui révèlent des qualités parfois exceptionnelles, intellectuelles ou humaines. Mais l’écart entre ceux-ci et le plus grand nombre me laisse perplexe. Je me rappelle ce qu’Abraham Lincoln écrivait à sa fiancée lorsque, bûcheron dans l’Illinois le jour, il consacrait ses soirées à l’étude du droit ‘I shall study and get ready and then maybe the chance will come’. Trop d’étudiants ne saisissent pas la portée de l’effort à l’Université pour la suite de leur vie et l’écart entre la majorité et le petit nombre se creuse dès le départ de façon trop importante.
3. Le fait d'enseigner à l'UCL à "temps partiel" vous donne certainement une distance utile: quelle perception avez-vous de l'UCL?
L ’UCL est une université qui reste un lieu d’excellence, mais qui traverse une profonde crise d’identité : d’université catholique et donc universelle, elle tend à devenir une université plus fonctionnelle et son socle humaniste propre s’érode dangereusement. Elle ne développe plus assez un regard singulier sur un monde dominé par la technologie et le marché. Elle manque un peu d’âme et de rayonnement. Je vois peu d’ ‘écoles de Louvain’ en droit, en économie, en philosophie ou en psychologie ; même la théologie paraît bien discrète. Il y a là un travail de reconstruction à faire qui va se révéler compliqué – mais qui pourrait être stimulé - par la nouvelle donne universitaire dans un contexte de globalisation .
4. Comment situez vous la place de l'enseignement supérieur en Belgique au regard de la mondialisation?
Je crois que la Belgique sous-estime le ‘tsunami de Bologne’ : nos universités n’ont ni les dimensions, ni les ressources, ni l’autonomie pour résister avec succès à la pression des universités mieux pourvues. Nos structures universitaires trop petites, morcelées entre Flandre et Communauté française, entre officiel et libre, entre ULB et UCL, sans compter les campus régionaux, me paraissent à la fois obsolètes et vulnérables. Il faudrait tout à la fois viser à des économies d’échelles et à un refinancement qui n’a sens que si les universités font un effort de modernisation de leur gestion, y compris de leurs ressources académiques. Il faut viser à une recomposition du paysage universitaire belge, y compris avec la constitution de facultés fédérales où l’enseignement serait dispensé en anglais, ce qui au niveau de la capitale de l’UE-27 ne serait pas une incongruité.
A défaut de cette restructuration, je redoute une ‘régionalisation’ de beaucoup de facultés qui recruteront leurs étudiants dans leur voisinage géographique pour le premier cycle et verront ensuite les meilleurs aller compléter leur maîtrise au-dehors.
J’ajoute que la concurrence entre universités pour le nombre d’étudiants - clé du financement - me paraît dangereuse, car elle réduit l’exigence qui pèse sur l’enseignement secondaire : chacune et chacun est assuré, quel que soit non niveau réel de préparation, de rejoindre l’université de son choix à l’exception de quelques écoles et facultés qui pratiquent l’examen d’entrée. La qualité de l’enseignement secondaire détermine en définitive la qualité de l’Université. On ne peut pas faire l’impasse d’une réforme ambitieuse de l’enseignement en Communauté française, car la connaissance est le principal atout de nos vieux pays dans la globalisation. Nous avons une avance, gardons-la !