«Nous avons choisi de ne plus nous plaindre»

La jeune femme qui, le 2 février 2012, recevait le titre de docteur honoris causa de l’UCL, a «pris de la bouteille». Solange Lusiku, fondatrice et éditrice du journal Le Souverain à Bukavu, est plus que jamais déterminée à mener son combat.
 
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Solange et son dernier-né sur la parcelle qui accueillera le journal
et la presse.
Solange Lusiku et l’équipe du Souverain autour du Prix Femme
de courage.

«Un homme qui ne lit pas est un homme dangereux car il va développer la désinformation.»

«Quand je vous vois, je vois l’Université catholique de Louvain», rit Solange Lusiku à mon arrivée. Fatiguée mais rayonnante, elle rentre de Kinshasa où elle a reçu fin mars, des mains de l’ambassadeur des États-Unis dans la capitale congolaise, le Prix Femme de courage. Un motif de fierté pour l’équipe, qui renforce sa conviction qu’elle travaille dans la bonne direction.
L’éditrice et fondatrice du journal congolais indépendant demande à chacun de se présenter. Des hommes très jeunes - pas une femme en vue…- expliquent tour à tour pourquoi ils ont choisi de travailler pour Le Souverain. Le dernier engagé explique posément qu’il a été arrêté deux fois lorsqu’il était journaliste TV. Et des personnes avisées lui ont prédit qu’il serait arrêté bien plus souvent s’il travaillait avec Solange… Cela ne l’a pas découragé.

«On est ce qu'on lit»

Les conditions de travail ne les arrêtent pas non plus. Imprimé au Burundi voisin, le journal paraît 6 à 7 fois par an. Tiré à 500 exemplaires vendus ou donnés, il rapporte environ 500 dollars alors que sa fabrication en coûte 1 200. Mais les conditions matérielles, difficiles, ne sont pas le pire dans un pays où la corruption et l’impunité sont la norme. «Les médias congolais sont très pauvres, explique Solange. Certains sont créés par des hommes politiques pour leur campagne et puis ils s’en désintéressent. Vous ne voyez pas de femmes journalistes au Souverain? Il y en a eu, mais elles ne comprenaient pas notre façon de faire du journalisme car la corruption faisait partie intégrante de ce qu’elles avaient appris à l’école.»
La ligne du Souverain n’a pas changé: faire entendre une voix indépendante, «informer les citoyens congolais et du monde, contribuer à la construction de la mémoire du Sud-Kivu. Car les questions qui se posent ici peuvent se retrouver dans d’autres pays», insiste Solange. Les droits des femmes, aussi, sont une priorité et, depuis peu, Le Souverain propose une page en swahili, ce qui le rend plus accessible. «On est ce qu’on lit, ajoute l’éditrice. Un homme qui ne lit pas est un homme dangereux car il va développer la désinformation.» Cette indépendance, les journalistes la paient, qu’il s’agisse de commentaires grinçants -«vous faites la grande gueule parce que vous avez les Belges derrière vous»- ou de tentatives de corruption.

De nouveaux locaux

Grâce à l’aide des Mutualités chrétiennes de Tournai, le journal a reçu une presse qui permettra d’imprimer sur place. Une parcelle a été achetée («bien plus chère qu’à Kinshasa!») et le bâtiment en construction pourra l’accueillir, ainsi que les bureaux, car l’équipe est devenue persona non grata dans le local qu’elle loue aujourd’hui. Si toutefois les obstacles administratifs cessent de mettre des bâtons dans les roues de ce projet…
Quel est le moteur de cette équipe que rien ne décourage? «Notre secret, c’est l’amour que nous avons envers notre travail, témoigne Solange. Nous recevons beaucoup de demandes d’aide de Congolais en difficulté. Nous avons choisi de ne plus jamais nous plaindre.»

Dominique Hoebeke