Benoît Rihoux, professeur au Centre de science politique et de politique comparée de l’UCL, a réalisé une
étude comparée des différents conflits communautaires en Europe, dont le conflit belge. 11 conflits, pacifiés ou armés, ont été analysés, de la Belgique au Kosovo. Le
but ?
Décoder les divers éléments déclencheurs, les mécanismes qui mènent à l’escalade d’un conflit (ou au contraire, qui désamorcent les tensions) afin d’éviter qu’ils ne se (re)produisent ailleurs. A terme, l’idée est de mettre au point un logiciel capable de prévoir les futurs conflits éventuels.
1. Cadrer le conflit communautaire belge dans l’espace européen
Le conflit communautaire belge se déroule dans le long terme. Pour comprendre sa dynamique et envisager ses évolutions futures, il doit être mis en perspective avec d’autres conflits communautaires en Europe. Un projet européen (PEACE-COM), coordonné par l’UCL, s’est précisément penché sur 9 conflits communautaires :
-
depuis les moins violents : la Belgique, mais aussi le cas de la minorité slovène en Carinthie (Sud de l’Autriche) et de la minorité russophone en Estonie ;
-
jusqu’aux plus violents : le Kosovo, Chypre et l’Irlande du Nord ;
-
en passant par des cas intermédiaires qui ont connu un certain niveau de violence, mais sans parvenir au stade de guerre à plus grande échelle : le Pays Basque, le Sandzak (Sud de la Serbie) et la Vojvodina (Est de la Serbie).
2. L’analyse comparée systématique des conflits ‘communautaires’
L’UCL a élaboré un modèle explicatif de « l’escalade », la « désescalade » et la « non-escalade » des conflits communautaires, en examinant les combinaisons-clé de ces facteurs. Le but ? Comprendre pourquoi certains conflits connaissent une « escalade » en termes d’intensité (jusqu’à des situations de conflits armés), tandis que d’autres (à l’instar de la Belgique) n’escaladent jamais au-delà de la ‘simple’ tension politique ?
3. Comment expliquer le ‘succès’ du ‘modèle belge’ ?
Paradoxalement, alors que les belges ont en général une perception assez négative de leur système et des solutions complexes « à la belge », la Belgique est souvent considérée à l’étranger comme un modèle – modèle d’accommodement et de négociation qui permet à un conflit assez profond d’être « résolu » dans la durée, ou du moins « modéré », en ce sens que l’on parvient à éviter dans la durée toute forme de violence politique (au-delà de la violence des joutes verbales).
L’UCL a mis au jour, dans le cadre du conflit belge, une combinaison-clé de facteurs qui a permis d’éviter, jusqu’à aujourd’hui, son escalade :
-
l’absence de précédent historique (avant la seconde guerre mondiale) de recours à la violence armée dans le cadre de ce conflit. D’autres conflits nettement plus violents (comme Chypre ou le Kosovo), au contraire, démontrent que la présence de précédents historiques violents facilite l’usage de la violence armée – en faisant référence à des ‘batailles historiques’.
En Belgique, ni d’un côté ni de l’autre, on ne peut justifier l’usage à la violence par le rappel d’une glorieuse victoire ancienne ou d’une défaite humiliante qui justifierait une revanche ;
-
l’absence d’acteur extérieur qui contribuerait à envenimer ou radicaliser le conflit. D’une part, il n’existe pas de ‘diasporas’ agissantes (comme par exemple les albanais vivant en Albanie, dans le conflit du Kosovo). D’autre part, ni des pays voisins (la France, les Pays-Bas, le Luxembourg, l’Allemagne) ni des acteurs supranationaux (tels l’Union Européenne, l’ONU) n’interviennent activement dans le conflit. Le conflit belge reste donc strictement ‘domestique’.
4. Quelles conclusions utiles pour décoder l’actualité récente et formuler des prévisions ?
-
La situation actuelle s’inscrit dans l’un des nombreux épisodes de dramatisation/négociation que l’on observe régulièrement depuis les années ‘60 au moins – chacun de ces épisodes s’étant conclu, d’une manière ou l’autre, par un compromis (le cas échéant au terme d’une crise politique, plus ou moins longue et plus ou moins profonde). Avec le recul de l’histoire, il n’y a aucune raison de penser que ceci soit amené à changer aujourd’hui – fût-ce au prix d’une chute de gouvernement, d’un remaniement ministériel, voire de nouvelles élections.
-
Si l’on prend le recul de la comparaison, rien de fondamental ne change aujourd’hui dans le conflit belge : cela reste un conflit politique et symbolique dont il ne faut pas s’attendre à ce qu’il dégénère en termes de degré de violence – surtout dans la mesure où les deux facteurs fondamentaux de ‘non-escalade’ restent valides.
-
Ce conflit recèle néanmoins deux facteurs potentiels d’escalade. D’une part, il y a coïncidence entre un clivage ‘culturel’ (en l’occurrence ‘ethnolinguistique’) et un clivage socio-économique (le différentiel de prospérité entre le Nord et le Sud du pays). D’autre part, il existe en Belgique un certain nombre d’entrepreneurs politiques dits « identitaires », qui ont un intérêt à radicaliser le conflit – ou à tout le moins à ne pas le voir se modérer – on pense bien sûr au Vlaams Belang, à la NV-A, à la Lijst Dedecker mais aussi au FDF.
-
Enfin, trois facteurs fondamentaux et structurels vont empêcher, dans un avenir prévisible, c-à-d. pour au moins une à deux décennies, que le « système Belgique » évolue de manière radicale, que ce soit en en termes de violence (un basculement vers un conflit plus violent) ou en termes de solution institutionnelle (en clair : l’éclatement du pays dans une formule plus ou moins négociée, à partir de la création d’un Etat-nation flamand).
-
Le premier facteur est externe : aucun des Etats de l’Union européenne, dont de nombreux sont confrontés à des ‘périphéries’ revendicatrices, n’est prêt à accepter la constitution de nouveaux Etats-nation à partir de sous-ensemble régionaux.
-
Le deuxième facteur est interne : aucune solution institutionnelle radicale n’est négociable en ce sens que le « cas » bruxellois ne peut être résolu en termes de rattachement exclusif à un éventuel ‘Etat flamand’ ou à un ‘Etat Wallonie-Bruxelles’, ou toute autre formule du genre.
-
Le troisième facteur est également interne : le fardeau de la dette publique fédérale est encore si élevé qu’il ne pourrait être pris en charge par la partie demanderesse d’un éventuel ‘divorce’ – en clair, par la partie flamande si elle se lançait dans une stratégie d’indépendance.