Le Jardin de sculptures

nenuphar

Introduction

Quelle que soit la latitude sous laquelle il naît, le jardin représente un bout de paradis, d’âge d’or évanoui, une nostalgie, un rêve. Les Grecs pas trop friands de nature le connaissaient surtout sous sa forme utilitaire (horticole) ou sacrée, sanctuaires où les dieux parlaient aux hommes. Les montagnes, les roches, les arbres orchestraient ces voix descendues de l’Olympe. Delphes reste l’un des plus beaux jardins du monde.

L’Occident a connu toutes sortes de jardins, classique, baroque, maniériste, paysager... Publics ou privés, ils déclinent tous sur un ton différent, mais toujours éclairant, le rapport que l’homme entretient avec la nature, mélange de liberté et de domestication que la sculpture, quand elle est présente, traduit avec plus ou moins de panache.

Aujourd’hui, une pratique très répandue consiste à faire pièce à une certaine sauvagerie urbaine en ménageant des parcs, petits ou grands, modestes ou somptueux, espaces « gratuits » de sérénité, de promenade offerts comme jadis à la fantaisie de l’artiste dont on continue à croire qu’il est seul à même de sauvegarder, dans un temps par trop sacrifié au dieu Rentabilité, la part de rêve et d’humanité.

Depuis une bonne quinzaine d’années, l’UCL dispose d’un beau jardin de plantes médicinales et d’un petit parc aux essences nobles qui s’est vu progressivement peuplé de sculptures. L’idée vient d’une exposition temporaire (1988) qui dura six mois et laissa une nostalgie telle que l’Université mandata la plus dynamique, la plus tenace des amateurs d’art, Madeleine Denis, afin qu’elle combla ce sentiment de vide.

Se mettant au diapason de ce que la Belgique possède comme talents contemporains, il lui fallut raison garder, placer la barre suffisamment haut sans sacrifier à ce que l’avant-garde a parfois d’éphémère et d’essoufflé. Conciliant l’exigence de démarches non académiques avec l’indispensable charge en, disons, présence humaine que requiert un jardin comme celui-ci, elle aboutit sans préméditation mais avec l’aide discrète d’André Eijberg, à ce bel ensemble équilibré.

Loin d’aller dans tous les sens, cette séquence sculpturale en dix temps témoigne au contraire d’un fil conducteur qu’on pourrait définir comme une retenue, un refus s’agresser le promeneur pour le mener en douceur au-delà des limites étroites du visible et du connu. L’ensemble habite si bien le parc, lui fournit des repères poétiques et plastiques si adéquats - qui ne lui font jamais ombrage - qu’on a le sentiment qu’il est dix fois plus grand.

Avec cette dixième et si belle sculpture de Michel Smolders qui clôt l’étape fondatrice d’une aventure appelée à rebondir, on s’aperçoit en effet que pratiquement toutes les orientations, toutes les brèches que l’art d’aujourd’hui a taillées dans le bois ou la pierre sont représentées.

Comme de juste, l’opposition entre abstraction et figuration est reléguée au rang des vieilles lunes. Les sculptures glissent de l’une à l’autre, mêlent leurs options selon les nécessité et font vibrer des cordes variées. Toutes ont une qualité en partage : elles sont habitées. Présence, mystère et surtout noyau dur de la création qui se laisse approcher mais pas forcer, comment le définir dès lors que chaque œuvre en est, à sa manière, la célébration et la métaphore ?

Elles engagent forcément des pratiques et des sentiments différents.

Sans doute Philippe Jacques avec qui débuta l’aventure, Lambert Rocour, Bo Allison, Gérald Dederen, Pierre Culot et Anne Jones représentent-ils la part la plus décalée du rêve. De leurs oeuvres, l’homme est absent. Apparemment. Car le portique, la stèle, la table, la colonne trapue dite « Autoportrait », le pan de mur et la faille de schiste sont bien évidemment constructions qui en profilent l’ombre sur l’écran de la mémoire poétique.

Les autres, Dodeigne, Eijberg, Smolders, Cassamajor, continuent de célébrer l’être et le corps de manière biaisée mais insistante. La pierre, chez eux, est mémoire du monde et de l’art interprétée à l’aune d’une conscience plastique bien d’aujourd’hui, libérée des diktats de la rupture, sereine dans ses choix.

Leurs oeuvres osent à nouveau l’homme. Mais c’est un homme traversé par tant d’espace et de temps, d’histoire des styles et d’histoire tout court qu’il en est essentialisé, quintessencié. Double, ombre, fantôme de chacun de nous, ces sculpteurs l’ont confié à la pierre pour que nous refassions surface.

 

Danièle Gillemon
Critique d’art

Juillet 2001

| 6/02/2008 |